Génération contestataire : 25 ans d'activisme vu par les documents d'archives


La collecte Mai 1968

Cette courte exposition est née suite aux différentes contributions effectuées dans le cadre de la collecte de documents concernant Mai 68 à Nancy, lancée par les Archives municipales de Nancy en février 2018.

La qualité des contributions a permis d’aboutir à cette présentation au public.

Tout d’abord, Jean et Danièle Bachacou ont donné aux Archives municipales une collection de tracts récupérés entre 1966 et 1969. Ce fonds nous a permis de mettre en lumière tous les évènements forts liés au phénomène sociétal de mai-juin 1968 et à la jeunesse contestataire nancéenne.

Ensuite, Guy Charoy a déposé aux Archives municipales un témoignage qu’il avait rédigé pour ses proches et intitulé Mai 68 raconté à mes petits-enfants. Ce texte a permis de rendre encore plus vivants les évènements de Mai 68. Les mots de Guy Charoy nous précisent les contextes, les émotions et décrivent les différents protagonistes.

A l’instar de ce document qui démarre chronologiquement dès les années 1950 et se termine au début des années 1980, l’exposition présentée ici ne se limite pas aux évènements de mai-juin 1968, mais essaie de montrer que la jeunesse nancéenne savaient protester et s’engager dans des luttes dès les années 1950 et que l’héritage de Mai 68 y a perduré par la suite.

D’autres contributeurs (Raymond Nicolodi, Dominique Rauger et Jean-Marie Wagler) permettent grâce à leurs photographies de donner vie à cette génération contestataire. Vous trouverez l'ensemble des documents numérisés ici.

Devant la richesse de ces contributions, le choix a été fait de créer des affiches en réutilisant les slogans ou éléments graphiques de tracts distribués dans la rue durant cette période. Ces affiches suivent un fil conducteur qui est le récit de Guy Charoy. Elles reprennent aussi des illustrations de Guy Charoy réalisées dans les années 1960-1970 et tout à fait dans le même esprit que celles de l’Atelier populaire des Beaux-arts de Paris. Un court texte explicatif présente le thème évoqué et quelques documents originaux issus de nos fonds ou collectés sont exposés. Les Archives de Nancy vous invitent à l’immersion dans cette génération contestataire des années 1955-1980.

Et si des documents similaires prennent la poussière chez vous, confiez-les nous !

                                                                      


Nancy en 1960

Contexte politique

Après guerre, Nancy se dote d’un maire, médecin, résistant et gaulliste : Jean-Lionel Pèlerin. L’accent durant cette période est mis sur les problèmes agricoles, industriels et commerciaux, par un homme préoccupé de plus par la question sociale.

Puis, Raymond Pinchard, son ancien adjoint et membre du CNIP, parti pro-gaulliste et anti-communiste, le bat aux élections de 1953. Là encore, le maire se met au service de la cité et pour l’intérêt des Nancéens. Le « Plan Pinchard » laissera en héritage le Haut-du-Lièvre ou encore l'assainissement des quartiers Saint-Sébastien et Beauregard. On lui doit aussi  la Foire-exposition et la création d’un district urbain rassemblant les communes de l'agglomération nancéenne. Pierre Weber, élu en 1961, suivra le mouvement de Valery Giscard d’Estaing et la création du parti des Républicains indépendants, avant de laisser la place aux centristes Marcel Martin (1970-1977) et Claude Coulais (1977-1983).

Contexte culturel / étudiants

Après guerre, la population étudiante à Nancy ne cesse de grossir. Dès le début des années 1960, les bâtiments du centre-ville ne sont plus en capacité d’accueillir l’ensemble des effectifs des facultés. Aussi, un projet de création d’un nouveau campus pour les facultés de sciences, technologies et médecine est mis à l’ordre du jour en 1961 et ouvrira ses portes en 1971.

A la fin des années 1950, Jack Lang monte avec des amis le Théâtre universitaire de Nancy qui se produira partout en France. Rapidement, l’idée d’un festival universitaire germe et l’organisation d’un premier rendez-vous a lieu en 1963. Pendant 20 ans, Nancy devient une fête lors des quinze jours du festival devenu mondial. Rencontres artistiques et souvent militantes, le festival a su regrouper toute une jeunesse plutôt progressiste et engagée.

Contexte économique / industriel

Au centre de la Lorraine industrielle, Nancy comporte son lot d’industries et d’ouvriers. Le quartier Meurthe-Canal en garde encore les stigmates aujourd’hui : Alsthom (l’ancienne Compagnie général électrique), abattoirs, Nordon… Dès les années 1960, ce quartier connaît le déclin.

La crise sévit également autour de Nancy : les mines du Val de fer (Neuves-Maisons) ferment en décembre 1968 ; malgré la modernisation, les aciéries de Pompey ferment un haut-fourneau la même année ; l’usine Delattre-Levivier à Frouard connaît son déclin dès le milieu des années 1960.

Rares sont les industries qui subsistent dans le bassin nancéen. Les brasseries lorraines ont connu le regroupement industriel et la brasserie de Champigneulles tire encore son épingle du jeu. L’industrie saline du sud-est de Nancy ne cesse de croître : Solvay/Cérébos à Dombasle, Société Salinière de l’Est à Varangéville (future Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l’Est), Les salines de La Madeleine à Laneuveville-devant-Nancy (future Novacarb).

Nancy au milieu des années 1960 ne semble pas être un terrain propice au développement du progressisme. Pourtant, les archives montrent que la ville est fréquentée par de nombreux gauchistes. Finalement dans l’ère du temps, sa jeune population montre, de par son activité militante, que tout ne s’est pas passé à Paris.


Ouvrir la société aux jeunes

 Les évènements de mai-juin 68 ont un retentissement international, pourtant on ne parle bien souvent que de Paris et de la Sorbonne. A Nancy, les mois de mai et juin ont effectivement été assez calmes. Le dialogue avant tout. L’exemple de la faculté de pharmacie où les étudiants mènent les discussions avec les enseignants et l’administration est révélateur. Un colloque sera même organiser pour débattre de la « réforme » de l’Université. Cogestion, autonomie sont les termes en vogue.

La nuit du 5 au 6 mars 1968

 Pourtant un évènement précoce témoigne de l’activité militante des étudiants nancéens. Dès le mois de février, la fédération des associations de résidents de Nancy (FARN) distribue un tract « A quand les barbelés ? ». Les protestations concernent le règlement intérieur dans les résidences universitaires et notamment la ségrégation filles-garçons. Quinze jours plus tard, le 5 mars à 21h, une assemblée générale se tient à Boudonville (cité universitaire féminine) pour voter la libre circulation garçons-filles jusque 23h. L’administration s’y oppose et barre les accès. Les étudiants décident d’occuper le hall. Altercation. Il est 21h30, le commissaire de police du 2ème arrondissement de Nancy reçoit l’ordre de faire évacuer 150 étudiants de la résidence de Boudonville. Les étudiants se regroupent devant la résidence de Montbois et le président de la FARN invite les étudiants à une manifestation spontanée place Carnot. Sur place, les CRS dispersent les manifestants avec l’utilisation de grenades lacrymogènes. A 1 h du matin le calme est revenu. Dès le lendemain au matin, les associations étudiantes se révoltent contre cette « répression » avec une distribution de tracts.

Cet incident met le feu aux poudres assez tôt. Il fait écho à nombres de manifestations de mécontentements depuis 1967 sur ces mêmes questions. Début mars 1968, les internes du lycée Poincaré entament une grève de la faim pour protester contre le régime disciplinaire qu’ils subissent et pour demander les mêmes libertés que les étudiants des facultés nancéennes.  

La répression de la manifestation du 5 mars semble refroidir définitivement Nancy. En effet alors que Paris s’embrase au mois de mai, le calme semble régner à Nancy et presque tout se passe sans heurt. La discussion avant tout : manifestations de solidarité, grèves. Mais pas de « combat ». Il faudra attendre fin mai pour voir une plus grosse agitation.

Meeting au lycée technique

 Le second évènement réellement marquant évoqué dans les documents d’archives se déroule en 1969. Cette fois, ce sont des lycéens qui mènent une action, le 17 janvier. Leurs revendications concernent à nouveau le règlement intérieur. Mais ils ne sont pas seuls, des étrangers au lycée technique d’état de garçons (actuel lycée Loritz) prennent part au rassemblement. Durant toute la matinée les lycéens tiennent un meeting dans le réfectoire avec de plus une quinzaine d’étudiants de la faculté de droit ou encore de lettres. Le directeur du lycée, impuissant face aux huées, demande l’intervention des forces de police. Néanmoins, il faut attendre l’autorisation du recteur en fin de matinée pour que la police intervienne et expulse les jeunes gens étrangers au lycée. S’ensuit une grève des cours. Cet évènement est important car il reprend à la fois les revendications de Mai 68, l’unité, mais aussi la réaction de l’administration.

5 Fi 11785 Entrée de l'AGEN rue Gustave Simon
Assemblée générale dans l'amphithéâtre Parisot de la faculté de médecine - 101 Num 001/6 Photographie Jean-Luc Wagler
Assemblée générale dans l'amphithéâtre Parisot de la faculté de médecine - 101 Num 001/7 Photographie Jean-Luc Wagler
Faculté de médecine - 101 Num 001/5 Photographie Jean-Luc Wagler

L’unité syndicale

 Vive l’union des travailleurs et des étudiants !

A Nancy, comme partout en France, un des faits les plus marquants en mai-juin 68 est l’unité. L’unité entre les individus : étudiants, ouvriers, fonctionnaires, enseignants etc. Beaucoup de syndicats se réunissent sous une même bannière. Et aussi unité politique pour faire front à l’horizon politique et sociale gaulliste.

Ce sont les partis politiques et les syndicats qui semblent produire le plus de tracts et documents d’information. Pourtant, bien souvent très généraux ou influés par le discours officiel, on constate que ces groupements nationaux veulent être sur tous les fronts mais ne sont finalement pas aussi efficace que les organisations locales qui ont un discours et des revendications très précises avec des actions réelles. D’ailleurs, plusieurs partis et syndicats ont des comités ou mouvements pour mettre en avant des causes spécifiques à défendre.

Front social

Les étudiants furent mobilisés en premiers. La grande manifestation du 13 mai à Nancy, où 15 000 personnes se réunissent place Carnot, est le vrai point de départ. L’appel à la grève avait été lancé le 12 mai par la CGT, FO, CFDT, FEN et AGEN et relayé par l’Est républicain. Puis la CFDT annonce le 17 mai qu’elle rejoint la lutte des étudiants car celle-ci concerne la société en général. Rapidement la CGT appelle à la grève générale et illimitée, d’autres suivent : la grève devient totale. L’Est républicain parle le 20 mai de « Front social ». Les syndicats en tant que groupe de pression se doivent d’être présents et actifs lors des grands mouvements revendicatifs.

Partis et syndicats

Néanmoins, le lien entre syndicats et partis politiques reste prégnant. Les syndicats même devant un apolitisme voulu reste politisés. Cependant, partis et syndicats ont un mode de fonctionnement différent. Les partis politiques durant les années 1960-1970, suivent quant à eux le mouvement sans être réellement moteurs dans les revendications. Le PCF par exemple, utilise plutôt ces luttes pour s’exprimer sur divers sujets. Le discours va d’ailleurs être soit très cadré avec des tracts ou textes qui émanent directement du parti national soit être très ouvert et orienté avec les bulletins des cellules locales. Ces cellules sont très présentes et actives dans le bassin ouvrier lorrain avec la publication régulière de bulletins d’information (Longwy, vallée de la Fensch ou de l’Orne, Pompey…). Ou encore d’un point de vue plus social avec la cellule du Haut-du-Lièvre qui publie Trait d’Union. Néanmoins le but reste toujours de s’opposer au régime gaulliste, au patronat, à l’impérialisme américain etc. Mais depuis 1967 et la possible victoire démocratique du PCF, la parti joue le jeu des élections avec l’union des gauches et a abandonné toute velléité révolutionnaire.

Le poids des syndicats en milieu ouvrier est déterminant. Le début de la désindustrialisation au début des années 1960 et les mobilisations qui suivent ont favorisé l’émergence d’une contestation forte chez les travailleurs lorrains. L’ampleur du mouvement en mai 1968 a été possible grâce à cette prise de conscience qui a concentré les tensions sociales avant d’exploser en mai.


Des travailleurs mobilisés

Avant mai

Pour le monde ouvrier Mai 68 n’est qu’un évènement parmi d’autres. En effet les luttes ouvrières et des travailleurs en général sont nombreuses et diverses. Et ce dès le début du siècle.

A Nancy, les syndicats des secteurs de la métallerie, de l’imprimerie, de la chaussure, de la tannerie, sont actifs et surveillés par la les forces de l’ordre. Nancy compte encore plusieurs usines et ateliers à l’après-guerre. Les revendications sont la hausse des salaires, le maintien d’une cadence normale et le respect des droits des travailleurs.

Mai-juin 1968

Lors des évènements de mai-juin 68, les grands sites industriels et secteurs d’activité de l’agglomération nancéenne vont suivre le mouvement aux alentours du 20 mai.

Suite aux appels répétés des syndicats, le monde ouvrier « débraye » peu à peu ainsi que le secteur public. Le 21 mai, l’Est républicain titre « Grèves : la paralysie gagne petit à petit tout le bassin de Nancy ».

Chronologie de la grève générale dans le bassin nancéen

Les revendications sont celles-ci :

  • sécurité de l’emploi
  • 40 h de travail
  • hausse des salaires
  • abrogation des ordonnances de 1967 concernant la Sécurité sociale

Le soutien des cadres et ingénieurs envers le mouvement constitue un fait nouveau et déterminant. Les ingénieurs des aciéries de Pompey votent la grève 50 contre 16 à bulletin secret.

L’après 1968

La crise économique des années 1970 et les conséquences sur le milieu sidérurgique (réduction d’effectifs, licenciements, fermetures etc.) vont continuer à alimenter l’esprit de protestation et de lutte au sein des mouvements ouvriers. Certaines images de la seconde moitié des années 1970 semblent figées sur celles de 1968. Les luttes continuent : la Lorraine veut voir nationaliser son poumon industriel afin de protéger son emploi. L’importance des syndicats et leur lien avec les partis politiques est de plus en plus fort durant la décennie 1975-1985.


Les maoïstes en marge

Discorde chez les communistes

Au cours des années 1960, l’Union des étudiants communistes (UEC) connaît des tensions dans ses rangs et peu à peu certains cherchent à  s’émanciper du parti communiste (PCF), de son lien avec l’URSS et rejettent l’héritage de Staline. Ce sont essentiellement des étudiants maoïstes de la rue d’Ulm (école normale), qui vont former en novembre 1966 l’Union des jeunesses communistes marxistes léninistes (UJC (ml)) après l’éviction de Robert Linhart et la scission d’avec l’UEC. D’autres, trotskystes, vont créer la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). Les rapports entre militants de l’UEC et ceux de l’UJC n’étaient pas bons. L’UJC parle de trahison, de méthodes fascistes et l’UEC ne désire pas voir critiquer la ligne du parti.

L'UJC(ml) considère que la construction du parti communiste doit reposer sur l'initiative des masses populaires. Pour les marxistes-léninistes les étudiants doivent se mettre à l'écoute des masses ouvrières en allant travailler dans les usines à leur côté. Ainsi ils s’imprègnent des difficultés ouvrières et diffusent la parole marxiste et révolutionnaire. L’anti-impérialisme est la marque de fabrique de ces organisations et l’UJC(ml) est à l’origine des Comités Viêt Nam de base pour défendre le régime du Nord Viêt Nam contre l'armée américaine.

Les maos de Nancy

Une fois n’est pas coutume, Nancy semble encore précurseur dans le domaine puisque dès le mois de mai 1966, un tract distribué à Nancy fait état de toutes ces préoccupations. Les pro-chinois s’étaient rassemblés dès 1965, d’abord à l’UEC, puis, au lendemain du 9ème congrès de l’UEC en avril 1966, certains militants maoïstes quittent l’UEC pour rejoindre le cercle marxiste-léniniste de Nancy. Rapidement après Paris se créer à Nancy une cellule UJC(ml) à la fin de l’année 1966. La présence de Régis Debray et Judith Lacan (tous deux nommés enseignants à Nancy en 1965-1966) favorisa les liens avec la rue d’Ulm. Lors de la scission, Guy Charoy suit ses camarades Nofal et Georges qui seront tous deux membres du bureau politique de la cellule nancéenne de l’UJCM(ml).

Il n’est donc pas étonnant de voir le premier numéro de Garde rouge imprimé à Nancy. Il s’agit du journal publié par l’UJC et dont les dirigeants ne le voulaient pas comme un phénomène parisien. La fabrication est donc délocalisée à Nancy et Guy Charoy est sollicité par son camarade Nofal pour les illustrations et portraits dans le style réaliste-socialiste à la chinoise en gravure sur bois ou linogravure.

De Mai 1968 à la Gauche Prolétarienne

Tous les mouvements maoïstes et trotskystes ont accueilli les évènements de mai-juin 1968 avec sympathie et l’utopie du « grand soir ». L’UJC(ml) est dissoute le 12 juin 1968 par le décret présidentiel élaboré par le nouveau ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin. Ce décret avait pour ambition de supprimer plusieurs organisations politiques actives dans la révolte de mai-juin 1968 comme la JCR, l’UJC(ml), le PCMLF ou encore le Mouvement du 22 Mars. Les militants se regroupent sous d’autres organisations et c’est ainsi que naît la Gauche prolétarienne. Mouvement qui touche de nouveau les intellectuels (Foucault, Sartre) et publie La Cause du peuple. En 1970, le mouvement et le journal sont interdits. Les militants continuent leurs actions de manière clandestine comme le mentionne Guy Charoy dans son témoignage.


Les antis Mai 68

Du fait divers au soulèvement populaire

Dans la nuit du 29 au 30 mai 1968 (le soir de la grande manifestation de protestation qui a réuni 25 000 personnes à Nancy), la croix de Lorraine du monument de la Résistance à Laxou est en flammes. L’incendie est volontaire : une douzaine de bidons d’essence sont retrouvés sur le site. La profanation d’un monument en mémoire des résistants fait réagir de nombreuses organisations : du parti communiste français, au comité de défense pour la République en passant par les associations d’anciens combattants. Aussi, le 31 mai est organisé une cérémonie réparatrice devant le monument. Elle réunit 5 000 personnes, dans le calme, avec certaines personnalités politiques locales. Finalement, à la fin de quelques minutes de recueillement, la Marseillaise est entonnée et quelqu’un appelle à se réunir place Stanislas. La cérémonie se transforme en manifestation de soutien au pouvoir gaulliste avec une allocution de Roger Souchal :

« Merci à tous ! Vous avez montré que Nancy refuse l’anarchie. […] Vous montrez que la jeunesse n’est pas cette poignée de voyous qui entoure Cohn-Bendit : qu’on peut à la fois respecter la tombe du soldat inconnu et préparer la réforme de l’Université ».

On voit clairement l’enjeu des symboles et on comprend que les rapports entre les différentes tendances chez les jeunes à cette période tournent vite au conflit. L’objectif des incendiaires de toucher au symbole du gaullisme a finalement été rattrapé par le symbole de la résistance et a réveillé le patriotisme de nombreux jeunes gens. En effet, cette croix de Lorraine agrémentée du V de la victoire avait été érigée sur la place Stanislas en 1961 lors de la visite à Nancy du président de la République Charles de Gaulle. Elle fut ajoutée à l’arrière du monument des héros connus et inconnus de la résistance à Laxou en 1964. Tout un symbole.

Le saccage de l’école des Beaux-Arts

Dans la nuit du 8 au 9 juin 1968, une trentaine d’individus armés de barres de fer a fait irruption à l’école des Beaux-Arts de Nancy. L’école était alors occupée par les étudiants qui y restaient nuit et jour depuis les grèves de mai. Une quinzaine de jeunes gens ont ainsi subi l’assaut du commando. Après avoir réuni les étudiants dans le hall et les avoir allongés au sol, les individus ont déchiré toutes les affiches qu’ils ont trouvées et détruit le matériel d’imprimerie de l’école.

Il s’agit finalement d’une anecdote mais qui reste forte de symbolique et nous montre l’implication de chacun dans ces évènements de mai-juin 1968. Les rapports entre les différentes tendances à l’Université commencent à s’exacerber. Jusque là, à Nancy, le combat se déroulait en paroles et débats mais l’incendie de la croix de Lorraine a mis le feu aux poudres. Les échauffourées en resteront là.

Le retour à la normale

A Nancy, comme presque partout en France, la population aspire au calme et les élections législatives de juin 1968 donnent la majorité absolue au pouvoir en place. A Nancy, avec près de 80% de participation au scrutin, le raz de marrée est gaulliste avec l’Union des démocrates pour la République (UDR) et les Républicains indépendants (RI) dans les 3 circonscriptions. Sortent vainqueurs sans surprise les candidats sortants :

  • 1ère circonscription : Roger Souchal (UDR) en ballotage avec 48,2 % au premier tour. Elu contre le communiste Michel Antoine au second tour avec 63,4 % des suffrages
  • 2ème circonscription : William Jacson (UDR) élu au premier tour avec 51,8% des suffrages
  • 3ème circonscription : Pierre Weber (RI) élu au premier tour avec 62,2% des suffrages

Anticolonialisme et anti-impérialisme

OAS ou socialisme ?

Les jeunes Nancéens d’après-guerre connaissent une situation géopolitique tendue sur fond de guerre froide, de fin de l’ère coloniale européenne, de montée en puissance des régimes totalitaires socialistes et de l’impérialisme américain. Dans ce contexte, il semble que la France devenait manichéenne : en 1960, un jeune était soit gaulliste pour l’Algérie française, soit gauchiste pour la l’auto-détermination des peuples.

A Nancy, l’OAS avait ses partisans qui faisaient sauter du plastic sur des journalistes, professeurs ou militants socialistes comme Jack Lang et menaçaient d’un attentat sur le Général de Gaulle lors de sa visite à Nancy en 1961.

En face, comme le raconte Guy Charoy, les organisations gauchistes se développent rapidement et s’érigent en barrage aux groupes d’extrême-droite. Aussi les luttes devenant mondiales et la société étant un tout, un jeune maoïste comme Guy Charoy était anti-impérialiste, pour l’évacuation des troupes américaines au Vietnam, soutenait les Black Panthers, critiquait le colonialisme caché du régime gaulliste.

Défendre toutes les causes

Une journée anticoloniale et anti-impérialiste était fixée les 21 février. Des années 1950 aux années 1970, cette journée était ponctuée de manifestations, de projections de films interdits, de conférence débats etc. Le 21 février 1968 une manifestation est co-organisée à Nancy par l’UJC(ml), la fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), l’association des étudiants musulmans nord-africains en France (AEMNA), le comité Viêt Nam et les étudiants socialistes unifiés (ESU).

A Nancy comme ailleurs on se préoccupe de la guerre d’Algérie, puis de celle du Viêt Nam et de toutes ces grandes causes pour la paix qui ont été un fil rouge pour les discours protestataires. De nombreux tracts et pétitions ont été diffusés pour la paix en Algérie et au Vietnam, pour dénoncer l’assassinat de P. Lumumba, les exactions de l’OAS, la guerre civile au Tchad, les premiers conflits israélo-palestiniens etc.

La présence d’immigrés a amplifié ces mobilisations et donné une certaine légitimité aux revendications. La Gauche prolétarienne prend part à la lutte des travailleurs immigrés pour améliorer leurs conditions de vie dans les foyers de Maxéville. D’ailleurs la Gauche prolétarienne diffusait certains de ses tracts en arabe. Les associations d’étudiants africains étaient actives et préoccupées par les changements dans leurs pays.


Reproduction d’une affiche de Guy Charoy pour la manifestation de protestation du 21 février 1968 à Nancy. AMN 101 Num 003

La parole se libère

Le temps des échanges

Les évènements de Mai 68 se caractérisent à Nancy par « le dialogue avant tout ». Même après la nuit des barricades à Paris, pas de révolte populaire à Nancy. Des manifestations sont organisées ; elles se déroulent dans le calme aux côtés des ouvriers. Pour autant, il ne faut pas voir la cité ducale comme Nancy la soumise mais plutôt comme Nancy la sage. En effet rapidement, les étudiants se remuent les méninges pour trouver de solutions pacifistes et faire évoluer les choses.

Le 13 mai, l’Union corporative des étudiants en médecine publie un communiqué qui « désapprouve les procédés employés par les étudiants parisiens pour faire aboutir leurs revendications. Les meetings, les barricades, et la violence en général n’ont jamais rien résolu. »

Nancy accueille d’ailleurs deux grandes réunions qui vont débattre de la mutation de l’enseignement et de l’Université :

  • la fédération nationale de l’enseignement le 24 mai.
  • le congrès de l’association des étudiants en pharmacie le 25 mai.

« Les grandes assemblées générales étaient souvent ennuyeuses » témoigne Jean Bachacou, « on n’y parlait que de réforme de l’Université ». Malgré les échanges réels avec les enseignants ou les doyens, les étudiants de Nancy sont déçus et les plus revendicatifs vont décider d’agir autrement au sein de comités d’action populaire et d’organisations gauchistes.

L’Odéon lorrain

Même lors de l’occupation de la salle Poirel, tout s’est déroulé dans le calme, le respect et l’écoute. Le 28 mai, un groupe d’étudiants décide d’occuper la salle Poirel et la faculté de Lettres. Le symbole se veut fort : occuper cette salle de spectacle ouverte à tous les Nancéens afin de se rassembler autour d’une lutte commune. Débattre tous ensemble : étudiants, ouvriers, cadres, commerçants, administrateurs etc. La règle est simple : celui qui veut la parole la prend et la garde autant qu’il le souhaite. L’occupation est permanente, c’est-à-dire 24 h sur 24 h avec un service d’ordre strict qui interdit même de fumer dans la salle ! La tribune libre durera 4 jours avant une évacuation en deux temps : d’abord le maire Pierre Weber proposera aux étudiants d’utiliser la salle en en faisant la demande et en respectant un calendrier. Puis, dans un second temps, comme quelques récalcitrants refusaient de sortir, les C.R.S. entrent en action mais finalement sans heurt. La tribune libre continua à la faculté de Lettres.

Dans la rue

Ainsi la parole va finalement se libérer de manière plus spontanée par d’autres moyens que la violence. Les affiches et autres illustrations occupent peu à peu l’espace public : à la faculté de Lettres, dans la rue, dans les journaux des organisations gauchistes etc. Guy Charoy réalisera de nombreux dessins en linogravure ou gravure sur bois avec un symbolisme fort, révélateur d’un esprit contestataire.

Les graffitis n’ont rien de nouveau mais le bombage sera un vecteur de liberté pour nombre de jeunes gens. Afficher ses opinions dans la rue, critiquer ouvertement un responsable politique ou la société est un exutoire. Les messages gagnent en puissance poétique, en humour ou en provocation avec un réel apport graphique.

A Nancy, la gauche prolétarienne se montrera parfois originale avec des opérations coup de poing comme le 13 septembre où un immense portrait d’Hô Chi Minh fut accroché à un échafaudage face à la cathédrale, puis où un drapeau américain fut brûlé près du marché couvert.

104 Fi 8 Reproduction - Atelier populaire
104 Fi 9 Reproduction - Atelier populaire
104 Fi 10 Reproduction - Atelier populaire
1000 Z 404 Combattant espagnol - Guy Charoy 1968
1000 Z 398 Portrait de Karl Marx - Guy Charoy 1967
1000 Z 402 - Paix au Viet-Nam - Guy Charoy 1967
1000 Z 399 - Portrait d'Huey Newton- Guy Charoy 1971
1000 Z 403 - Combattant palestinien - Guy Charoy 1971
1000 Z 401 - Portrait d'Hô Chi Minh - Guy Charoy 1967
445 Z - Don Nicolodi - Chansons rouges par Claude Collignon
445 Z - Don Nicolodi - Chansons rouges par Claude Collignon
445 Z - Don Nicolodi - Chansons rouges par Claude Collignon
5 Fi 10098
5 Fi 1851

Le festival mondial du théâtre

Le FMT, un incubateur protestataire

Au départ universitaire, le festival deviendra mondial et professionnel en 1968 avec, entre autre, la programmation du Bread and Puppet Theater ou de Robert Wilson. Le festival a bouleversé le paysage culturel nancéen depuis 1963. Nancy, durant quinze jours, fût chaque année le point de rendez-vous d’une jeunesse artistique, créative, engagée dans les luttes politiques et utopiste.

Des questions sont posées par le Journal du festival en avril 1969 : « Festival bourgeois ou festival populaire ? ». Ce journal a dès 1968 été proche de l’extrême-gauche avec des articles rédigées sous la plume de JP Géné ou Marc Kravetz et dans le sillage de Jean Jourdheuill. Ce dernier écrira même un article sur une pièce de théâtre dans le premier numéro de Garde rouge sous le pseudonyme de Madeleine Proust.

C’est à nouveau Guy Charoy à la manœuvre. Recruté pour réaliser des affiches, il sera au cœur du festival durant cette période d’ébullition 1967-1971.

« Tout d’abord, ce théâtre était une image des idéologies de 68 dans le monde, avec ses révolutionnaires, ses libertaires, ses contestataires de tous ordres. Et sans mon investissement politique dans les aventures gauchistes, jamais je n’aurais rencontré tous les acteurs de cette superbe manifestation politico-culturelle. »

Le lien entre esprit artistique et esprit politique est fort et donne une certaine légitimité aux deux parties. En 1969 Jack Lang avait laissé la contestation s’installer dans les lignes du journal comme une réminiscence de Mai 68. Souvent quelques échauffourées conduisaient des comédiens au poste de police. Toujours Jack Lang intervenait pour demander leur libération.

Mai 68 Acte II

Le 30 avril 1973, le Journal du festival appelle de manière assez crue à participer à la grande manifestation du 1er mai. Manifestation normale pour ne pas dire habituelle : appel de la CGT, de la CFDT et de la FEN ; un cortège qui suit son parcours selon l’accord de la préfecture. La place Stanislas est elle interdite à la manifestation et donc occupée par des forces de police. Certains s’y engagent tout de même, vont accrocher un drapeau rouge sur la statue de Stanislas. La provocation est perçue des deux côtés et la tension monte : des pavés volent, les CRS lancent leur grenade lacrymogène et chargent. Ils poursuivent les manifestants jusque dans le chapiteau de la place Carrière et jusque dans l’enceinte du Grand Théâtre (l’actuel Opéra). Les spectacles sont interrompus, une vingtaine de jeunes gens, dont la majorité d’étrangers finit au poste. Jack Lang menace de stopper le festival tant que les personnes arrêtées ne sont pas libérées. Dès le lendemain, un numéro spécial du Journal du festival va faire revivre aux Nancéens l’ambiance de 1968 : caricature du CRS et du hippie, reprise de l’iconographie de Mai 68, discours de protestation etc. Tout y est. Raymond Marcellin essaiera même d’inculper les organisateurs du festival (dont Jack Lang et Roland Grünberg), en vain.


Sources

Bibliographie

Jean-Pierre Thibaudat, Le Festival mondial du théâtre de Nancy. Une utopie théâtrale 1963-1983, Les Solitaires intempestifs, 2017

Frédéric Charpier, Génération Occident, Le Seuil, 2005

François Roth, Encyclopédie illustrée de la Lorraine, L’époque contemporaine : Le vingtième siècle, 1914-1994, vol. 2, P.U.N, 1994.

Magalie Quelavoine, Le milieu étudiant dans les années 1960 à l’Université de Nancy, dir. Gilles Le Béguec, Nancy 2, 1997.

H. Hocquet, Mai 68 à la faculté des lettres de Nancy, dir. Mme Lagny, Nancy 2, 1980

L’est Républicain 1968-1973

Blog d’Etienne Augris, professeur d'Histoire-Géographie au Lycée Jeanne-d'Arc de Nancy

histoire-geo-documents.blogspot.com/2008/05/

 

Archives municipales de Nancy

Sous-séries modernes :

1 I : police locale

2 I : police générale

3 K : protocole et distinction honorifique

1 M : édifices publics

1 R : instruction publique

Documents figurés

5 Fi Photographies

104 Fi Affiches

Archives privées :

101 Num : collecte Mai 1968

1 Z : fonds du Festival mondial du théâtre de Nancy

68 Z : fonds de la fédération de Meurthe-et-Moselle du Parti communiste

338 Z : fonds Odile Régent

410 Z : fonds Colette Michel – Flon

Crédits

Conception : Damien Nicolodi, sous la responsabilité de Mme Etiennette

Graphisme : Thibault Walterspieler

Illustrations

Archives municipales de Nancy

Guy Charoy, touts droits réservés

Gil, La voix de l’Est, touts droits réservés